Qu’est-ce que la perspective actionnelle ?
En quoi consiste la perspective actionnelle, pourquoi elle surpasse les méthodes traditionnelles, et comment elle change le rôle de l’enseignant et de l’apprenant ?
L’enseignement du FLE a évolué sous l’influence du CECRL
Le Cadre européen commun de référence pour les langues (CECRL) existe depuis 2001. Il a redéfini les objectifs de l’enseignement des langues en Europe, notamment le français langue étrangère (FLE). Toutefois, dans la plupart des écoles de langue, des centres de formation pour professionnels ou des plateformes d’enseignement en ligne, la grammaire sans contexte reste la norme.
Pourtant, le CECRL propose une autre philosophie plus efficace :
« La perspective privilégiée ici est de type actionnel, en ce qu’elle considère avant tout l’usager et l’apprenant comme des acteurs sociaux ayant à accomplir des tâches qui ne sont pas seulement langagières, dans des circonstances et un environnement donnés, à l’intérieur d’un domaine particulier. »
J’aime utiliser cette perspective pédagogique dans mes cours vu qu’elle change la dynamique de la classe. Elle est très différente des approches traditionnelles.
Les méthodes traditionnelles étaient limitées
L’approche communicative, qui domine depuis les années 1980, a introduit l’interaction en classe avec des jeux de rôles ou des dialogues. Dans les faits, l’interaction est restée un exercice un peu scolaire : un apprenant joue un client qui demande des informations à un autre qui fait le vendeur pendant dix minutes… Et puis le cours passe à autre chose !
Si on enseigne la grammaire ou le vocabulaire avant de faire naître le besoin de les utiliser, l’apprenant accumule des règles sans qu’il puisse comprendre dans quelles situations elles sont utiles. Au lieu d’apprendre pour l’examen du semestre, ou pire, d’apprendre des règles en soi, l’apprenant devrait apprendre parce qu’il en a besoin pour agir dans un contexte de communication en français.
En réalité, il faudrait changer la place de la grammaire et du vocabulaire dans le processus. Au lieu d’être le point de départ, ils devraient être des ressources que l’apprenant mobilise parce qu’il en a besoin. C’est là qu’entre en jeu la perspective actionnelle.
Les piliers de la perspective actionnelle
L’apprenant est un acteur social
La frontière entre l’usager de la langue et l’apprenant s’efface. Les tâches qu’un apprenant réalise en cours doivent se rapprocher le plus possible de ce qu’un utilisateur de la langue fait dans la vraie vie. L’apprenant devient un acteur social : une personne qui utilise la langue pour s’intégrer, collaborer, partager son avis ou résoudre des problèmes avec d’autres.
La langue devient un moyen d’agir à l’intérieur de la société. Lire, écouter, écrire ou parler n’est plus le but de l’apprentissage. C’est le moyen d’arriver à un résultat concret, dans un contexte privé ou public, personnel, académique ou professionnel. La grammaire, le vocabulaire et la prononciation sont importants étant donné qu’ils répondent aux besoins d’une situation spécifique. Dans mon quotidien d’enseignant, je vois qu’avec la perspective actionnelle, mes étudiants s’engagent plus dans les tâches. Et je me divertis plus quand j’enseigne : aucune séance ne ressemble à une autre.
La tâche résout un problème
La tâche est le composant central de la perspective actionnelle. C’est un projet avec un objectif qui demande de trouver une solution dans un contexte donné. Les stratégies pour résoudre le problème mobilisent le français, les autres connaissances et le savoir-faire de l’apprenant. La tâche dépasse l’exercice scolaire.
Prenons un exemple : « planifier une randonnée dans les Alpes avec un groupe d’amis ». Cette tâche finale se décompose en sous-tâches. Par exemple, on peut définir un budget pour le week-end, négocier la date du départ et du retour avec ses amis, comparer et réserver des billets de train et un logement, présenter l’itinéraire de la randonnée. Tout ça est beaucoup plus que conjuguer des verbes du champ lexical de la randonnée au futur simple.
L’apprenant utilise la grammaire et le vocabulaire qu’il connaît, ainsi que ses capacités de lecture et d’écoute. Il s’organise, emploie les codes de politesse, utilise des sites web ou des applications pour réaliser la tâche finale. Il développe des tactiques et des stratégies pour gérer les difficultés qui se présentent à lui. Il devient ainsi l’acteur de la tâche. L’enseignant peut lui transmettre le vocabulaire ou la grammaire pour faciliter la réalisation de la tâche. La tâche fait apparaître le besoin de maîtriser le français.
Agir ensemble dépasse l’interaction
La perspective actionnelle s’appuie sur l’approche communicative. La différence réside dans la nature de la relation avec autrui. Un jeu de rôle interactif reste limité à l’interaction : un client demande des informations à un vendeur pour acheter une voiture, par un jeu de questions-réponses. Un scénario pédagogique va au-delà. L’apprenant agit dans une perspective commune avec le groupe ou un partenaire pour réaliser une tâche finale.
C’est une relation par laquelle chacun est un acteur qui œuvre pour mener à bien un projet. On lit, on écoute, on écrit et on parle pour faire ensemble. Simuler la planification d’une randonnée dans les Alpes avec un groupe d’amis sur plusieurs cours est plus riche que téléphoner à une agence de randonnée pendant dix à vingt minutes. La transmission du message cesse d’être l’objectif final. L’action sociale devient le cadre de l’activité langagière : la communication devient un outil. Le scénario fait agir l’apprenant avec un partenaire enseignant ou un groupe d’étudiants pour réaliser un projet. La langue devient un instrument de l’autonomie pour vivre en société.
Le rôle de l’enseignant est de s’adapter
La fonction de l’enseignant est de faciliter le projet de l’apprenant. Il doit éviter de figer sa posture dans celle de l’instructeur qui transmet un savoir normé sur la langue. Écouter un enseignant expliquer une règle de grammaire sans avoir l’opportunité d’agir est fastidieux et peu efficace. L’apprenant peut découvrir les règles avec un support adapté à son niveau, ou dans une langue intermédiaire, afin de les utiliser dans le but de réaliser la tâche.
L’enseignant doit éviter la todo-list du genre : « D’abord, observez la carte numérique. Ensuite, écrivez l’itinéraire de randonnée en utilisant les prépositions de lieu. Enfin, lisez-le à votre professeur. » Il vaut mieux une tâche actionnelle avec un contexte : « Vous êtes la personne qui propose un itinéraire de randonnée à votre groupe d’amis. Utilisez l’application Wikiloc pour chercher une randonnée dans les Alpes. Pensez aux débutants du groupe pour choisir la randonnée ! Puis, envoyez un message vocal à votre groupe d’amis sur WhatsApp pour présenter Wikiloc et l’itinéraire que vous trouverez intéressant. Indiquez les points de passage et les refuges. Répondez aux questions de vos amis sur les détails de la randonnée. »
Au final, l’enseignant est l’expert de la langue, mais aussi scénariste et acteur. Il crée le scénario pédagogique et y participe. Ce changement de posture demande une certaine flexibilité mentale, mais il rend aussi le travail d’enseignant plus divertissant et plus efficace pour l’apprenant.
La perspective actionnelle présente des limites
En revanche, la perspective actionnelle a quelques limites.
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L’évaluation est plus difficile : dans le cadre éducatif, les notes et les examens évaluent surtout des connaissances isolées à travers des épreuves de compréhension et de production, à l’écrit et à l’oral. Comment noter un projet quand l’institution exige d’évaluer la grammaire, le vocabulaire ou la prononciation ?
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Le coût de conception est très élevé : créer un scénario actionnel proche du contexte d’usage d’un apprenant demande énormément de temps. Comment éviter d’externaliser ce coût de conception à un éditeur spécialisé en utilisant un manuel, qui, au bout du compte, s’écarte des besoins de l’apprenant ?
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La gestion du groupe est complexe : si le groupe a trop d’apprenants, si un apprenant domine la parole pendant la classe, ou si un autre est trop timide, le projet peut prendre une mauvaise direction. Si le cours est en ligne, les difficultés augmentent. Quelles sont les bonnes méthodes pour gérer un groupe ?
Ces problèmes ne sont pas insurmontables. Même si la perspective actionnelle est évidemment plus exigeante, elle est surtout efficace et gratifiante pour l’apprenant comme pour l’enseignant.
Dans mes prochains articles, je continuerai de présenter quelques idées et des outils pédagogiques ou technologiques pour faciliter l’application de la perspective actionnelle. Si vous enseignez le FLE, ou si vous apprenez le français, écrivez-moi. Je suis toujours curieux de connaître les expériences des autres.